Musée d'Orsay, Paris
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La rencontre5 min de lecture

Elle trônait au milieu du bâtiment, fière, juste, majestueuse. L’horloge de l’ancienne gare faisait face au fleuve. Imaginez le nombre de personnes qui avaient pu transiter par ces lieux. Vous pouvez presque entendre les coups de sifflet, le bruit des locomotives qui se mettent en marche, les cris des passants, les pas pressés des voyageurs en retard… ou apercevoir un père, son enfant dans les bras, en train de courir pour saluer la mère qui revient d’un court séjour.

Ces pensées diverses et variées trottaient dans la tête d’Eléonore à la sortie du musée alors qu’elle attendait patiemment Alexandre. Il faisait partie de ces personnes incapables d’être à l’heure, qu’on se jurait de réprimander à leur arrivée, mais dont la seule façon de vous dire bonjour vous radoucissait. “Qu’est-ce que vingt minutes dans une vie ?” se surprenait-on à se dire, après un bon quart d’heure de pensées négatives sur l’irrespect de certains vis-à-vis du temps précieux des autres. Mais Eléonore n’était pas énervée ce jour-là, elle admirait avec tant de ferveur cet endroit qu’elle en oubliait le temps qui passait. Le temps, ce concept abstrait qui fascine les hommes. Imperceptible, mais toujours présent. Changeant en fonction de l’humeur, de l’âge et autres facteurs subjectifs.

Le bruit de pas soutenus qui se rapprochaient d’elle la sortit de sa rêverie. “Désolé, pour une fois ce n’est pas ma faute, j’ai été coincé dans le bus au niveau de la rue de Rennes”. Eléonore sourit. Il s’embrassèrent puis prirent la direction de la Seine. Il faisait beau ce jour-là. Les reflets du soleil dansaient sur l’eau et aveuglaient les passants. “J’ai envie de marcher”, lâcha-t-elle. “C’est vrai, c’est tellement rare ce ciel bleu”. Une voiture klaxonna au loin, suivit de concert par un bus et une moto. “J’irai bien manger une glace Berthillon, avec ce temps”, ajouta-t-il. “Bonne idée !”, et elle repensa à la dernière fois qu’ils s’y étaient rendus. L’île correspondait en quelque sorte à leur lieu de pèlerinage. A cet endroit, deux ans auparavant, ils avaient fait connaissance. Alexandre se remémora leur rencontre.

Il attendait un ami devant une des boutiques de la rue Saint Louis en l’île. Une fille, pressée et chargée, le bouscula, entraînant la chute de ses propres sacs. Il regarda, impuissant, cette jeune femme d’un mètre soixante fondre en larmes devant ses yeux. Gêné, embarrassé, il se mit en quête de rassembler ses affaires étalées sur le trottoir parisien, bien trop étroit. “Merci”, dit-elle entre deux sanglots, s’affairant à son tour pour récupérer les objets perdus. Le moment d’émotion passé et les sacs de nouveau remplis, elle s’essuya les larmes d’un revers de la manche et déclara : “Pardon de vous avoir bousculé et merci de votre aide. Je ne sais pas comment vous remercier, n’importe qui d’autre m’aurait hurlé dessus”. Alexandre, pris au dépourvu, répondit : “Pas de quoi”. Il hésita : “Mais pourquoi pleurez-vous ?”. “Je ne sais pas. Je crois que j’en ai marre de courir à travers tout Paris pour une raison qui m’échappe”. Elle avait rarement été aussi franche avec quelqu’un, encore moins un inconnu. “Vous devriez ralentir”. Il se sentit bête de la platitude qui lui avait échappé. “J’ai envie d’une glace” se surprit-elle à dire. Et il lui en offrit une. Il envoya discrètement un message à son ami pour lui dire que, finalement, il ne l’attendrait pas, puis ils firent la queue au fameux glacier parisien qui, comme d’habitude, attirait les foules. Ils restèrent silencieux au milieu du brouhaha des touristes, et écoutèrent les sonorités des diverses langues parlées autour d’eux. Ils tentèrent d’échanger quelques banalités, mais leur rencontre avait été trop intense et la conversation leur sembla sans intérêt. Puis, leur glace en main, ils traversèrent le fleuve et longèrent les quais en direction du jardin des plantes. Leur langue se délia et le début d’une belle amitié se construisit à partir de ce moment-là.

Alexandre repensait à tout cela lorsqu’un pigeon égaré s’envola dans un bruissement d’ailes à leur passage, le ramenant à la réalité. Cette ville était empreinte de souvenirs pour lui. Du son des pas sur le trottoir, des rires échangés avec ceux qu’il aime, des variations de couleurs de l’eau, des ombres de lampadaires au sol… Et cette rencontre improbable, qui n’aurait pas dû avoir lieu. A quelques secondes près, ils n’auraient jamais eu conscience de l’existence l’un de l’autre.

Eléonore regardait son ami avec intérêt. Elle reconnaissait son expression : il était ailleurs, en train de réfléchir à elle-ne-savait quel événement. Elle en profita pour poser un baiser sur sa joue. Il sursauta. Sa glace s’écrasa sur le sol. Le rouge de son sorbet framboise se mêla à l’eau stagnante entre les pavés. Ils se regardèrent et éclatèrent de rire. Et ils pensèrent alors à l’unisson à quel point ils aimaient ce lieu.

Publié initialement sur Medium.com en juillet 2019

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