Il fut un rêve14 min de lecture
Ce matin-là, comme tous les autres matins, Daniel prenait son petit déjeuner. Tout simplement parfait. Comme par magie, un thé fumant, avec un soupçon de lait, des tartines beurre-chocolat et un bol de fruits se tenaient devant lui. Lorsqu’il eut fini de savourer ce qu’il considérait être le meilleur repas de la journée, il se prépara à sortir de chez lui. Il arrangea ses cheveux bruns légèrement ondulés, observa son visage parfaitement symétrique aux traits angéliques, enfila une veste en jeans qui tombait à merveille sur ses épaules carrées et mit ses baskets blanches taille 44. Après avoir fermé la porte, sans la verrouiller, il toqua à la porte d’à-côté.
- J’arrive !
- Merci beaucoup ! Toujours aussi délicieux, fit-il avec un sourire quand la porte s’ouvrit.
- Merci pour quoi ? fit une voix douce.
Ils rirent tous les deux. Il posa un baiser sur la joue de son bienfaiteur puis s’en alla pour son activité de la journée. Dans cette ville, chacun effectuait les tâches qui lui faisaient plaisir, prenant bien soin qu’elles puissent apporter quelque chose à son prochain. Pas de place à l’individualisme !
Le soir, en rentrant chez lui, Daniel toqua à la même porte. Une porte rose pâle comme les aimait Jan. En s’ouvrant, un léger parfum de jasmin s’en échappa. Il tendit sans un mot un panier garni de nombreuses choses à manger, contre lequel il reçut un large sourire. Les yeux bleus pétillants, les cheveux châtains lisses en coupe courte, un visage qui ne prenait pas une ride malgré l’âge, son interlocuteur accueillit le don comme naturel.
- Merci Daniel ! A demain.
Un échange court et simple mais rempli de significations. Chacun prenait soin de l’autre à sa manière, permettant un équilibre stable et joyeux.
Daniel aimait aider son prochain et il agissait en tant que conseiller dans un établissement de mets fins en centre-ville. Cela lui permettait de ramener à peu près ce qu’il voulait chez lui, dans la mesure du raisonnable. Aucun contrôle, le système se basait sur la confiance mutuelle. A cet instant, il poussa la porte de son appartement, sachant que l’y attendait la plus belle surprise de sa journée : la visite de sa bien-aimée.
Le lendemain matin, Jan avait préparé le petit déjeuner pour deux. Daniel et Yena purent en profiter sans dérangement. Leur cuisinier était des plus discrets. Il se levait tôt, préparait tout chez lui en prélevant dans le panier de la veille, puis déposait sans bruit tout ce qu’il leur fallait dans la cuisine. L’air s’embaumait alors de douces odeurs de pain grillé, de thé Earl Grey et de fruits de saison fraîchement coupés. Le tout était disposé dans de belles assiettes bleutées aux motifs printaniers, choisis par Yena lorsque Daniel avait emménagé, trois ans auparavant. Ils n’étaient alors encore qu’amis. Les assiettes se mariaient parfaitement aux couleurs de la cuisine, avec des teintes pastel vertes et bleues. Le soleil semblait permanent, soutenu par le bonheur ambiant. Chacun apportait sa pierre à l’édifice, pour que la vie soit la plus douce pour tous.
Yena fut la première à se réveiller, tranquillement. Le concept du réveil allait à l’encontre totale de la philosophie de cette société. Seulement vêtue d’une légère robe de chambre blanc cassé qui tombait parfaitement sur sa silhouette svelte, elle se leva pour jeter un coup d’oeil aux mets qui les attendaient. En voyant le tout disposé soigneusement sur la table de la cuisine, elle eut un petit sourire. Elle ne voulait pas déranger Daniel mais elle avait hâte de goûter à tout cela ! Comme pour répondre à son souhait, elle entendit un léger grognement provenant de la chambre. Elle y retourna prestement et s’assit sur le lit, à côté de son amoureux.
- Bien dormi ? demanda-t-elle dans un souffle.
- Mmmmh, fut la seule réponse qu’elle obtint.
Alors qu’elle se penchait pour déposer un baiser sur la joue de Daniel, ce dernier l’entraîna dans ses bras. Elle eut un petit cri de surprise joyeux et se laissa porter. Ses cheveux roux bouclés volèrent avec elle sur le lit où elle se blottit contre lui.
Tous les jours, les mêmes rituels. Les mêmes sourires. Le même bonheur. Les soirées entre amis. L’entraide entre tous. La bonté. Daniel trouvait cela trop beau pour être vrai. Chaque matin, il se réveillait avec le sentiment d’être l’homme le plus chanceux du monde. Et tous les autres hommes, toutes les autres femmes, se réveillaient avec la même pensée. Ils n’étaient pas tous heureux, épanouis ou contents. Mais ils savaient que, quelle que soit la situation, ils trouveraient quelqu’un pour les soutenir et les aider dans des temps difficiles. Rien que cette certitude permettait de ne jamais sombrer très loin.
Daniel se réveilla en sursaut cette nuit-là. Yena dormait profondément à ses côtés, des rayons de Lune éclairant son visage plein de douceur et de tâches de rousseur. Il prit plusieurs profondes inspirations. Le cauchemar qu’il venait de faire lui avait semblé si réel. Il se souvenait simplement de la sensation. Emprisonné dans une chambre sombre, des tuyaux partant de tous les côtés de son corps. Il respirait du mieux qu’il pouvait pour chasser cette sensation de réalité. Il revint petit à petit à sa vie. Il toucha doucement la main de celle qui partageait son lit, comme pour chasser la froideur qui venait de l’embrasser dans ce rêve nocturne si vif. La chaleur de Yena le calma quelque peu. Rassuré, il se leva pour se servir un verre d’eau. Il lui était rare de se réveiller en pleine nuit et la vision de ce moment de calme l’intrigua. Il décida d’aller faire un tour dehors.
Il enfila une veste et une paire de chaussures puis se dirigea au hasard des rues. Tout était calme, propre, serein. Tout le monde dormait paisiblement dans ce quartier résidentiel. Les lumières derrière les fenêtres étaient éteintes. Les immeubles ne faisaient pas plus de quatre étages, pour que la vue soit toujours dégagée et que la luminosité soit optimale dans les rues. Chacun avait sa personnalité, conçu par un architecte différent. Tout cela en harmonie, de couleur et de style. Il passa devant une petite maison de deux étages, blanc cassé et bleu ciel, aux fenêtres peintes à la main. On pouvait y voir des scénettes de vie animale. Sur la porte d’entrée, de nombreux oiseaux étaient figés dans un envol grâcieux. Des pelouses parfaitement entretenues, une végétation soignée, une odeur agréable dans les narines… Daniel se dit que sa vie était particulièrement douce. Il fit demi-tour au niveau d’un immeuble couleur crème et aux fenêtres vert sapin, car il sentit l’appel de son lit. Cette marche lui avait redonné le sommeil. Le sourire aux lèvres, il se glissa avec précaution à côté de sa dulcinée. Il la regarda dormir avec amour avant de rejoindre les bras de Morphée.
En se réveillant, Daniel sut par avance que sa journée serait belle. Même s’il lui arrivait un malheur quel qu’il soit, quelqu’un l’aiderait, le soutiendrait, le sortirait de la situation. Et même s’il ne pouvait compter sur personne à cet instant précis, il avait les ressources nécessaires à l’intérieur de lui pour faire face. Yena fut étonnée de voir les affaires de Daniel posées négligemment sur le canapé. En l’entendant se lever, elle se positionna dans l’embrasure de la porte.
- Tu es sorti ce matin ? demanda-t-elle sur le ton de la surprise.
- Cette nuit. Je n’arrivais pas à dormir.
- Tout va bien ? s’inquiéta-t-elle.
- Oui, oui, ne t’en fais pas. Je te le promets, insista-t-il en voyant sa mine sceptique.
Elle accepta la réponse, sans conviction.
- C’était incroyable, continua-t-il. Je n’avais jamais vu la ville comme ça.
Arrivé à la cuisine, il arbora son plus beau sourire face au petit déjeuner qui l’attendait.
- Tu m’as attendu pour manger ?
- Oui, tu dormais si bien… Je comprends pourquoi maintenant.
Ils s’attablèrent et savourèrent leur repas, discutant de la journée qui les attendait.
Daniel se sentait mal à l’aise de ne pas avoir dit toute la vérité à Yena. Mais c’était la première fois qu’il faisait un cauchemar et ne voulait pas l’inquiéter.
Sauf que… la nuit suivante, il fit le même cauchemar. Cette fois, les bruits étaient plus forts, plus proches. Lorsqu’il se réveilla, ce fut en sursaut et en sueur, ce qui sortit Yena de son sommeil. Inquiète, elle lui toucha le front pour vérifier qu’il n’avait pas de fièvre. La peur se lisait sur son visage. Daniel tenta de la rassurer du mieux qu’il put, mais lui-même ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il se leva, se changea, et ils mirent des draps secs sur leur lit. Lorsque cela fut fait, il articula difficilement :
- Veux-tu sortir avec moi ? Dehors. La nuit est si belle, si apaisante, fit-il d’un ton lointain.
Elle acquiesça, toujours incertaine de la situation.
Ils marchèrent en silence, admirant les mêmes choses qu’il avait admiré la veille, et captant de nouvelles choses. La vie animale nocturne, les légers bruits de la nuit. Ils se regardèrent en souriant. Yena posa doucement la tête sur l’épaule de Daniel. Et ils marchèrent ainsi longuement, avant de sentir le poids de la fatigue. Lorsqu’ils se couchèrent, elle lui murmura :
- Tout ne va pas vraiment bien, si ?
- Je ne sais pas, avoua-t-il.
Ils se blottirent l’un contre l’autre et s’endormirent d’un sommeil profond, sans rêve.
- On va toujours à la fête de Jan ce soir ? Il paraît que ça sera spectaculaire !
- Bien sûr, pourquoi on n’irait pas ?
- Cette nuit…
- C’était juste un cauchemar, Yena, ça va aller. La nuit tout semble plus compliqué, plus difficile. Regarde ce beau soleil !
Daniel n’était pas si rassuré, le cauchemar lui avait paru si réel. Il n’arrivait pas à se détacher des ténèbres qui l’avaient entouré depuis deux nuits. Il ne voulait surtout pas partager ça avec elle, si sensible, si joyeuse.
Le soir même, ils se retrouvèrent à la maison pour se préparer à la soirée de l’année. Jan organisait toujours des événements incroyables. La qualité de la nourriture, la variété des activités, même les invités semblaient avoir été choisis pour leur excellence.
Après avoir enfilé leur tenue de soirée – robe noire à bretelle courte et chaussures à paillettes pour elle, pantalon à pince et chemise colorée pour lui – ils allèrent sonner chez leur voisin. Il les accueilla avec son sourire habituel, si contagieux. Daniel se sentit un peu plus léger en le voyant. L’appartement avait une allure incroyable. Sur la table du salon se succédaient les plats, comme des oeuvres d’art à eux-mêmes : fontaine de fromage fondu d’un côté, fontaine de chocolat de l’autre, hors d’oeuvre soignés aux goûts subtils, le tout dans des plats en porcelaine peints à la main. Des carafes en verre soufflé contenaient différentes boissons, avec ou sans alcool, toutes préparées avec soin par Jan. Ils n’étaient pas les premiers, mais la salle de réception était encore un peu vide. Elle se remplit en vingt minutes et bientôt la fête battit son plein. Daniel en oublia les soucis des derniers jours. Les discussions fusaient, les rires résonnaient, les coupes se vidaient…
Puis vint le clou du spectacle : Jan avait prévu, au-delà des animations de danse ou de magie, une surprise. Tout le monde sortit dans le jardin. Étrangement, au lieu de se sentir rafraîchi par l’air frais, Daniel eut l’impression d’une bouffée de chaleur. Sans comprendre ce qui lui arrivait, il suivit Yena dans un coin pour admirer ce qui allait se passer. Tout lui sembla devenir soudainement un peu flou, le visage de Jan lui parut arborer un sourire sournois, avec un rire presque diabolique.
- Attention ! fit l’hôte.
Mais pas sur un ton de surprise, plus sur un ton d’inquiétude, de prudence. Daniel ne savait plus quoi penser.
- Oh ! Des feux d’artifice ! fit Yena, comme si elle contemplait une scène totalement différente.
Et elle avait raison, des feux d’artifice commencèrent à se diffuser dans le ciel au-dessus du jardin. Un joyeux brouhaha se fit entendre, ponctué par des murmures inquiets. Daniel se sentit faillir. Il sombra, d’un coup, sans prévenir.
Un bruit sourd le réveilla.
- Il ouvre les yeux !
- C’est un miracle… Ils étaient sur le point de le débrancher…
- Tous au -1, ils ont recommencé à tirer !
- Tu le prends sous un bras, je le prends sous l’autre, on l’abandonne pas alors qu’il nous revient.
Daniel écoutait tout cela d’un air ahuri. Vivait-il de nouveau un cauchemar ? Il se laissa transporter, impossible de se mouvoir. Seuls ses yeux bougeaient de façon frénétique, traduisant la panique qui lui traversait le corps. Il observa les lieux : des couloirs sombres, éclairés par de faibles lumières au plafond. Ils prirent un escalier qui les amena au sous-sol. Une forte odeur d’humidité attaque ses narines. Il tentait de respirer pour se calmer, songeant qu’il allait bientôt se réveiller, allongé sur la pelouse de Jan. Il avait peut-être bu plus qu’il ne pensait, ou cela venait sûrement de la fumée des feux d’artifice qu’il supportait mal. Mais rien ne se passait. Les gens autour de lui parlaient bas de stratégie de survie. A un moment, une femme s’approcha de lui :
- Ca va, Daniel ? On ne pensait pas que tu te réveillerais, tu as dégusté… Est-ce que tu m’entends, tu me comprends ?
Il cligna des yeux, perdu.
- Cligne deux fois si tu me comprends.
Il cligna deux fois.
- Super ! fit-elle avec un sourire. Est-ce que tu peux essayer de parler ?
Il tenta de sortir un son, en vain. Sa gorge était nouée comme jamais.
- Tu arrives à bouger quelque chose ? Les doigts ? Le pied ?
Il n’essaya même pas… Le désespoir s’empara de lui.
- Ne t’inquiète pas, on verra ça plus tard. Tu es sûrement encore sous le choc, il faut déjà que ton esprit se libère avant ton corps. Ca ira, on va s’occuper de toi, fit-elle avec un faible sourire.
Comment garder espoir quand on lit uniquement la douleur sur le visage de ceux qui nous entoure ? De quel choc parlait-elle donc ? Des flashs lui envahirent la tête. Qui ne faisaient aucun sens. Il sombra de nouveau, dans un sommeil sans rêve. Lorsqu’il se réveilla, ils étaient toujours au même endroit.
- Ca va, mon pote ?
Cette fois, un homme était assis à côté de lui. Le groupe l’avait allongé sur une couverture et l’avait couvert du mieux qu’ils avaient pu.
- On a essayé de t’improviser un lit, mais ce n’est pas le meilleur endroit. Non, toujours rien, ajouta-t-il après un silence ? Je sais que Maya a essayé de te rassurer, mais je préfère t’y préparer : vu le choc que tu as reçu, c’est déjà un miracle que tu sois en vie. Pour le reste, je ne sais pas ce qu’on peut espérer. Le retour à la parole, au moins, les bras, en revanche je pense que tu ne pourras jamais remarcher. Je suis un peu brutal, tu me connais, mais on n’a pas le loisir de se donner de faux espoirs, tu sais bien…
Des larmes commencèrent à couler de leur propre chef sur le visage de Daniel. Petit à petit, les souvenirs lui revinrent. Un immeuble en ruines, des cris de panique. Et, d’un coup, toute sa vie passa devant ses yeux jusqu’à l’instant fatidique. Le corps de sa femme, le bruit familier des bombes, sa dernière vision avant le coma… Les larmes redoublèrent. Il ne maîtrisait rien. Plus rien. Il n’avait jamais rien maîtrisé. Juste son rêve, qui l’avait poursuivi jusqu’aux abords de la mort, dans cette guerre sans fin.
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