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Le Grand Incendie 2/97 min de lecture

[Je vous propose un récit en plusieurs parties. Une fois par semaine, je vais publier une partie de cette longue nouvelle. La deuxième partie ci-dessous…]

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Comme vous l’aurez compris, Malina se nourrissait grâce à son vaisseau. Elle transportait personnes et marchandises en échange de quoi manger. L’argent comme concept n’existait plus. La monnaie d’échange avait été remplacée par des rations de nourriture, que l’on pouvait ensuite échanger au besoin contre des articles de luxe – chose rare, car la vie sur la Lune restait assez sommaire. 

Les humains furent obligés de revenir à des loisirs plus simples. 

Peu de personnes avaient leur propre vaisseau sur la Lune, et encore moins louaient leurs services. C’est pourquoi Malina n’avait aucun mal à trouver de quoi remplir ses journées et son estomac. 

La Catastrophe avait eu deux effets inverses : renforcer la solidarité des gens, et les refermer sur eux-mêmes. On trouvait donc deux types d’ex-Terriens : des personnes dévouées aux autres – comme Rilko – et des personnes ne pensant qu’à eux-mêmes. Nous ne pouvons pas réellement placer Malina dans cette catégorie – certes, sa personne est sa priorité et elle a du mal à comprendre l’altruisme, mais son travail consistait tout de même à aider ses semblables. 

Entre Rilko et Malina subsistait une autre différence de taille, sûrement liée à la première : si Rilko était submergé par les émotions et Malina n’en ressentait pas, il avait tendance à fatiguer alors qu’elle gardait toujours la forme. Quand je dis que cela est lié, vous comprenez sûrement : nous parlons ici de fatigue psychologique plus que physique. Il pesait sur Rilko un poids énorme, alors que Malina avait décidé de faire abstraction de toutes ces considérations. La nuit, elle dormait à poings fermés. Le jour, elle ne laissait rien lui perturber l’esprit. Une sorte d’équilibre étrange. Rilko, quant à lui, avait du mal à se détacher de sa vie sur Terre. Cela ne faisait que deux ans qu’ils étaient installés sur la Lune et ses rêves – ou plutôt cauchemars – ne lui laissaient guère le temps de se reposer l’esprit. Physiquement, il allait plutôt bien : pas de maladie, il s’entretenait avec des machines de sport, il se nourrissait correctement. Mais, à l’intérieur, une souffrance énorme n’était pas résolue. Il n’arrivait pas à faire le deuil. 

En conséquence, la fatigue lui pesait, matin et soir. Il se réveillait épuisé de sa nuit, il s’écroulait sur son lit, épuisé de sa journée. Un éternel recommencement, difficile. Il se forçait à positiver, à faire bonne figure, afin de pouvoir venir en aide à ses “locataires”. 

Si les psychiatres avaient encore pu exister, ils auraient diagnostiqué Rilko d’un Syndrome Post-Traumatique, et auraient recommandé qu’il le prenne en charge rapidement.

Mais ça, Rilko ne pouvait pas le savoir, et il allait devoir trouver son propre remède…

Malina, quant à elle, aurait été diagnostiqué comme sociopathe : aucune émotion, ou quasiment, ressentie. Intelligente, vive, perspicace, mais dénuée de sentiments. Bien entendu, elle pouvait ressentir de l’étonnement, un peu de colère, de l’agacement, mais de façon très sporadique, et jamais elle ne s’emportait. Elle ne s’attachait à personne et prenait uniquement soin de 1/ sa personne, 2/ bien faire son travail. 

Beaucoup de choses l’intriguaient dans les relations humaines, et elle observait sa race avec intérêt et incompréhension. Comme ce fut le cas quand Rilko aida l’homme qui s’énervait contre lui. 

Ce fut un hasard quand leurs chemins se recroisèrent – mais pas un si grand hasard que ça, car les personnes qui s’occupaient du transport de personnes et marchandises étaient bien rares sur la Lune. Avec des statistiques pareilles, Rilko avait beaucoup de chance de tomber sur Malina quand il fit sa recherche. 

Elle se souvenait de l’endroit. Grâce à sa mémoire visuelle, chaque détail de la scène lui revint à l’esprit. Une sensation étrange l’étreint. Comme si tout allait changer dès l’instant où elle franchirait la porte de l’établissement. Elle laissa son vaisseau au niveau des pompes. L’essence était fabriquée grâce à une plante que les hommes avaient réussi à planter sur la Lune. Rien de polluant, rien de gâché. 

Elle se dirigea tranquillement vers la porte, et quelque chose qui ne lui était jamais arrivé se produisit : son ventre se noua. Elle s’arrêta un quart de seconde imperceptible puis reprit sa marche sans se laisser perturber. Elle sonna à la porte et la sensation s’envola aussi vite qu’elle était venue. 

  • Ah, vous êtes la pilote, Malina, n’est-ce pas ?

Avec un grand sourire, Rilko ouvrit la porte. Malina acquiesça d’un signe de tête. Il l’invita à entrer et elle le suivit vers une grande salle où se trouvait quelques personnes en train de discuter ou lire. Puis ils passèrent une porte qui menait vers ce qui semblait être son bureau.

  • Installez-vous, lui dit-il en montrant une chaise.

Elle s’assit et attendit.

  • Je peux vous offrir quelque chose à boire ?
  • Ca ira, merci.
  • Ok. Alors voilà, j’ai besoin d’aide. Beaucoup des “locataires” ici ont du mal à se déplacer. Ils n’ont pas les moyens de s’offrir un véhicule quel qu’il soit. Et se trouvent donc un peu coincés. J’aimerais que leurs déplacements soient facilités, et je me demandais si vous accepteriez de faire la navette une fois par semaine. Pour deux ou trois heures, disons. Vous les amenez là où ils veulent aller, et vous les ramenez. Est-ce quelque chose que vous seriez prête à faire ?
  • C’est faisable. Si vous avez de quoi me payer.
  • Je ne pourrais pas vous payer énormément, c’est certain. Une compagnie a déjà refusé de nous venir en aide, sous prétexte qu’ils ne font pas “dans le social” – cela m’a rappelé l’égoïsme des Terriens d’antan.

Sa voix se cassa légèrement. Elle attendit.

  • Nous nous devons d’être solidaires. Bien entendu, tout travail mérite salaire, et vous avez besoin de payer votre carburant. Mais ce que je peux vous offrir sera certainement en-dessous de vos tarifs.

Elle resta silencieuse puis dit :

  • Que me proposez-vous ?
  • Deux portions par heure. Je sais, ce n’est pas grand chose. Mais si vous nous aider trois heures, vous aurez deux jours et demi de nourriture assurés. 
  • Ce n’est pas énorme, effectivement. 

Malina réfléchissait. Au fond, cela lui ferait un boulot assuré. Bien entendu, elle n’avait pas besoin de cela, les transports se faisaient rares sur la Lune. Mais le travail avait l’avantage d’être régulier. 

  • Trois jours de nourriture pour trois heures, et nous avons un accord.
  • Génial !

Rilko s’était presque levé, transporté par la joie.

  • Vous ne savez pas à quel point vous nous rendez service ! C’est tellement important pour certains…

Malina n’exprima aucun sentiment. Elle attendait poliment que son interlocuteur ait fini.

  • Quand souhaitez-vous que je commence ?
  • Est-ce qu’après-demain vous conviendrait ?
  • Très bien. Tous les jeudis, donc ?
  • Ce serait parfait.

Elle lui tendit la main, pour sceller leur accord. Pas de paperasse sur la Lune, seule la parole comptait dans ce genre de situations. Puis elle se leva, en direction de la porte. Elle s’arrêta, la main sur la poignée, puis se tourna vers lui :

  • M. Rilko, puis-je vous poser une question ?
  • Bien sûr. Appelez-moi simplement Rilko.
  • Rilko, pourquoi faites-vous cela ?
  • Que voulez-vous dire ?
  • Pourquoi venez-vous en aide à ces gens, que cela vous rapporte-t-il ?

Il resta bouche bée, interloqué.

  • Je veux juste venir en aide à des gens dans le besoin. J’imagine que cela est gratifiant. Je n’ai jamais supporté la douleur et l’injustice, pour autant que je m’en souvienne.

Malina médita quelques secondes ces paroles, sans être trop sûre de les comprendre.

  • Peut-être un jour je comprendrai… murmura-t-elle en partant.

Rilko resta assis, incapable de raccompagner son hôte, tellement surpris par ce qui venait de se passer.

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