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Le Grand Incendie 4/98 min de lecture

[Je vous propose un récit en plusieurs parties. Une fois par semaine, je vais publier une partie de cette longue nouvelle. La quatrième partie ci-dessous…]

La Terre, le jour du Grand Incendie

Les flammes dansaient à perte de vue. Le drame n’aurait pas été aussi immense, cela aurait pu être un magnifique spectacle. Le feu a toujours fasciné l’homme, et pour cause. Ce jour-là, tout un chacun aurait pu comprendre un pyromane. Tous auraient pu se mettre dans sa peau. S’ils n’étaient pas déjà envahis par la panique. Car personne ne put faire autrement. Les plus courageux, les plus téméraires, les plus posés : tous regardaient avec impuissance les flammes envahir leur planète. 

Comment en est-on arrivé là ? se demandaient-ils. 

L’ignorance. Ou plutôt la volonté d’ignorer. Voilà ce qui s’était passé.

ORIGINE

Les origines de l’incendie restent jusqu’à aujourd’hui inconnues. Plusieurs théories ont été élaborées par les scientifiques rescapées, aujourd’hui habitants lunaires.

La principale tourne autour de la pollution atmosphérique. En effet, quelle que soit l’origine du feu – incendie criminelle, sécheresse, réaction chimique… – la raison pour laquelle l’incendie n’a pu être arrêtée serait probablement la qualité de l’air. Les autorités avaient beau envoyer des canadaires, des lances-incendies avec des camions remplis d’eau ou autre, le feu ne s’arrêtait pas. Il avait démarré à vingt-cinq endroits différents – cinq par continent – ce qui poussa les gens à privilégier la piste criminelle. Mais l’atmosphère aurait été tellement polluée, que les réactions chimiques auraient été démultipliées, et qu’il fut impossible d’arrêter la propagation du feu. Et les îles me direz-vous ? Le vent emporta des braises, des cendres, et elles furent noyées sous les flammes également. Du moins, on le suppose, car ce fut le cas pour les plus grosses. Il est possible que quelques petites îles soient préservées et que nous n’en sachions rien – même si cela paraît assez improbable.

Les scientifiques de la Lune étudient tous cette question, cherchant à savoir deux choses :

  • Comment en est-on arrivé là ? 
  • Pourra-t-on regagner la Terre un jour ? Si oui, comment et quand ?

Beaucoup de gens n’ont plus d’espoir et n’attendent rien de ces études. Ils préfèrent laisser derrière eux le traumatisme de l’événement. D’autres espèrent secrètement, tout au fond d’eux-mêmes, regagner un jour leur Terre natale. D’autres, enfin, vivent dans le passé, attendant tranquillement le soulagement de la mort. 

Le Grand Incendie fut un traumatisme pour les habitants de la Lune de l’époque également : la plupart se rendait sur Terre très régulièrement, même s’ils avaient acquis une certaine autonomie – heureusement, sinon l’espèce humaine aurait eu du mal à survivre. Tous étaient originaires de cette planète. Les premières naissances sur la Lune ne se produisirent qu’après la catastrophe. Même s’ils avaient un nouvel habitat, la Terre était leur patrie. Ils n’avaient certes pas vu leur maison et leurs proches partir en fumée, mais ils avaient perdu leur planète, une partie de leur famille et des amis, pour la plupart. 

Autant dire que la reconstruction psychologique de cette population n’était pas chose simple : les autorités lunaires, heureusement, n’étaient pas calquées sur le modèle terrestre. Tout y était beaucoup plus horizontal, plus ouvert, plus réaliste. Et il avait été décidé de mettre en place des cellules psychologiques, tenues par des médecins et praticiens eux-mêmes en besoin de thérapie. Un système fut mis en place pour aider chaque personne. Les plus solides n’eurent pas besoin de plus de quelques séances pour évacuer la terreur, le traumatisme et la douleur. D’autres continuent encore aujourd’hui à se rendre chaque semaine dans cet établissement. Deux ans n’est pas grand chose pour se remettre d’un tel événement. 

LE VAISSEAU

Le jour de la catastrophe, Malina s’occupait de son vaisseau. Cela faisait quelques mois qu’elle en avait fait l’acquisition : elle avait décidé de faire du transport de marchandises, pour diverses compagnies. Les besoins augmentaient, et elle trouvait ce travail assez plaisant. Pour une solitaire comme elle, rien de mieux. 

Elle entendit un brouhaha de fond, provenant de l’intérieur de son immeuble. Elle n’y prêta d’abord pas attention. Puis, cela dura. Intriguée, elle ferma l’entrée du vaisseau et rentra dans le bâtiment. Les visages étaient inquiets, marqués par la terreur. Elle s’approcha.

  • Ah, Malina, vous n’avez pas entendu ?
  • Que se passe-t-il ?
  • Plusieurs incendies se sont déclarées, dans différents endroits du monde. Les pompiers sont sur le pied de guerre, et on demande à tous les volontaires de se rendre à la caserne la plus proche de chez eux. 

Des incendies ? Depuis quand cela pouvait inquiéter les gouvernements ? Puis, elle écouta les détails, et comprit que la situation s’aggravait depuis plusieurs heures déjà. 

Elle remonta chez elle et fit une valise, avec les affaires auxquelles elle tenait le plus. Elle la mit dans son vaisseau, puis elle rejoint de nouveau les gens qui discutaient dans l’entrée de l’immeuble. Cela faisait maintenant six heures que les incendies avaient démarré, et les autorités commençaient à préparer un plan d’évacuation. Le ciel se noircissait de fumées.

  • Ils n’arrivent à arrêter aucun feu et ils se propagent de plus en plus vite. Qu’allons-nous faire ? Ils estiment que la ville sera sous les flammes dans trois heures !
  • Je peux prendre vingt personnes maximum dans mon vaisseau. Vous serez serrés, mais cela nous permettra d’évacuer la ville.

L’immeuble était composé de trente personnes. Elle ne pouvait donc pas prendre tout le monde. Ils se turent, chacun voulant hurler qu’il était prioritaire, personne n’osant le faire.

Puis, petit à petit, chacun intervint : j’ai une famille, des enfants. Les mères proposaient qu’elle prenne leurs petits, mais les laisse, pour faire de la place aux plus jeunes. Enfin, certains se dire seul, ou trop âgé, et laissèrent leur place. Un instant pur et rare de civilité eut lieu dans cet immeuble, et personne ne se battit pour monter dans le vaisseau. Chacun alla préparer sa valise, avec l’essentiel : certains pour essayer de fuir la ville d’une autre manière, les autres pour monter dans le vaisseau de Malina.

Le pire restait à venir…

Lorsque les vingts personnes furent dans le vaisseau, Malina descendit dire au revoir aux 9 restants. 

  • J’espère que vous trouverez une issue.
  • Ne vous inquiétez pas, Malina. Ce que vous faites est honorable. 
  • Ce que vous faites l’est encore plus. Je sauve ma peau. 
  • Vous sauvez vingt personnes avec. J’aimerais pouvoir en dire autant. 
  • Vous sauvez neuf personnes, en y laissant peut-être votre peau. 
  • Nous y arriverons. Bon courage, Malina.
  • Bon courage à vous.

Et elle remonta dans son vaisseau. Lorsqu’ils s’envolèrent, elle se rendit compte de l’ampleur de la situation. Après trois heures de vol au-dessus de la planète, à observer avec horreur les flammes qui dévoraient tout sur leur passage, depuis maintenant plus de onze heures, Malina reçut une transmission radio.

  • A tous les vaisseaux en vol, n’atterrissez nulle part. Tous ceux qui le peuvent doivent se diriger vers la Lune. Je répète, abandonnez la Terre, direction la colonie lunaire. Bon courage à tous.

Un silence de mort s’installa dans le vaisseau. Malina ressentit une sensation étrange : comme si on lui soustrayait quelque chose de sa personne. Elle reprit ses esprits et prit la direction qu’on lui avait indiqué. La Lune.

Personne ne se doutait qu’une toute nouvelle vie se présentait à eux, et qu’ils devaient faire un deuil complet de leur existence terrestre.

LA BIBLIOTHEQUE

Fès en flammes. Et avec, la plus vieille bibliothèque du monde.

Washington en cendres. Et avec, la plus grande bibliothèque du monde.

Paris en fumée. Et avec, le plus grand musée du monde.

La culture en éclats. Et quelques hommes seulement pour se souvenir d’incroyables travaux.

Yvgy n’était pas à Washington ce jour-là. Mais il entendit les transmissions radio qui décomptaient les dégâts du feu. A la pensée de tous ces livres mangés par les flammes, il avait les larmes aux yeux. La culture terrestre n’était plus. L’homme devait faire le deuil de son histoire. 

Bien entendu, il ne pleurait pas le papier, ni vraiment la bibliothèque en elle-même. Il pleurait son monde qui s’envolait en fumée devant ses yeux. Il pleurait la fin d’une vie, la fin d’une Histoire. La fin de tout. 

L’Humanité avait construit un monde sur plusieurs millénaires, et voici que celui-ci disparaissait dans le feu. Le feu salvateur, le feu nourricier, le feu réconfortant s’était transformé en feu destructeur, ravageur, impitoyable. 

La nature montrait à l’homme qu’il ne maîtrisait rien. Absolument rien. Elle reprenait ses droits. Elle lui disait : voici ce que tu as fait. 

C’est ainsi qu’Yvgy voyait les choses : la punition ultime, l’Apocalypse, le jugement dernier. Voici ce qui se passait en ce moment dans ce monde. Lui qui avait été douceur et amour, il regardait les conséquences de ses pairs les plus égoïstes et les plus brutaux. La rage montait, faisait place à la tristesse, puis la colère revenait, et enfin la lassitude l’emportait. 

Le courage le quittait, et il ne pouvait qu’attendre que le cauchemar se finisse – s’il finirait un jour. 

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