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La jeune fille6 min de lecture

Manon avait toujours été considérée comme une fille sage. Calme, posée, intelligente, elle ne faisait rien dans la précipitation. Loin de nous l’idée de la décrire comme lente : un dynamisme sans faille l’habitait. Toujours prête à aider, elle posait le pour et le contre de ses actions.

Personne n’aurait soupçonné qu’elle puisse faire le moindre mal. Tout le monde l’adorait.

Jusqu’au jour où…

Elle se baladait tranquillement, à la recherche d’un endroit où s’installer pour lire. Elle fuyait le brouhaha de la maison où ses frères jouaient aux jeux vidéos. Elle aurait bien aimé s’amuser avec eux, mais, en bons adolescents qu’ils étaient, ils excluaient leur soeur trop sérieuse de leurs jeux. Elle souffrait de ce changement : ils avaient toujours été si proches ! Sa mère la rassurait, lui expliquant que ce n’était qu’une phase. 

Perdues dans ses pensées, elle alla plus loin qu’elle ne voulait. Elle croisa une jeune fille, d’à peu près son âge, aux alentours des onze ans. Celle-ci ne semblait pas l’avoir vue, et se dirigeait vers une petite maison, aux abords de la route. 

Curieuse, Manon la suivit du regard. Elle fut étonnée de ne jamais l’avoir vue auparavant. Elle devait probablement être nouvelle, car tout le monde se connaissait dans les alentours. La petite ville près de laquelle ils vivaient ne comptait pas beaucoup d’habitants, et les quelques personnes des maisons proches n’avaient d’autre choix que de se rendre en ville pour les courses, l’école voire le travail. 

Elle regarda sa montre, tout d’un coup consciente que le temps passait. Elle renonça à s’asseoir pour lire et rebroussa chemin vers sa maison. Il lui fallait vingt bonnes minutes pour repartir – son logement se trouvant plus proche de la ville, à dix minutes à pieds – et le repas serait prêt d’ici une heure. Elle voulait être rentrée pour aider sa mère. 

Arrivée à la maison, elle trouva ses frères en train de travailler : les parents avaient coupé l’accès aux consoles afin qu’ils finissent leurs devoirs. 

  • Il faut toujours vous fliquer le dimanche soir pour être sûrs que vous faites vos devoirs, c’est affligeant à votre âge !

La mère de Manon était désespérée quant aux comportements des deux garçons. A treize et quinze ans, ils ne pensaient qu’à deux choses : les jeux vidéos et les copains. Les filles commençaient également à être un sujet de réflexion, surtout pour le plus âgé. Il avait ramené une copine à la maison, une fois. Mais les commentaires de son frère et sa soeur l’avait vacciné : on n’en avait plus jamais entendu parler, et ses parents se doutaient qu’il la voyait toujours, dans d’autres circonstances. Lorsque son père ou sa mère tentait d’aborder le sujet, il se refermait sur lui-même. Impossible d’en savoir plus. 

Le lendemain, à l’école, Manon revit la mystérieuse fille. Elle devait donc s’être installée dans le voisinage ce week-end même ! Elle s’avança vers elle :

  • Salut, moi c’est Manon !

L’autre la toisa du regard, étonnée.

  • Sophie.
  • Tu es nouvelle, non ?
  • Oui, c’est mon premier jour.

Avant que Manon ne puisse enchaîner, la sonnerie retentit, indiquant aux enfants qu’il fallait rejoindre leur salle de classe.

Sophie se dirigea à l’intérieur du bâtiment sans un mot ni regard à son interlocutrice.

Manon ne comprenait pas ce comportement. Personne ne l’avait jamais ignorée de la sorte. 

Le soir, elle raconta la rencontre à sa mère, déboussolée.

  • Tu ne peux pas plaire à tout le monde, ma chérie. Cette jeune fille n’est peut-être pas très sociable.
  • Je l’ai vu discuter avec Ingrid à la récré.
  • Elles ont sûrement plus d’affinités.
  • Mais elle ne m’a même pas laissé le temps de lui parler !
  • Manon, dit sa mère un peu agacée, tu ne peux pas t’attendre à ce que tout le monde soit ton ami. Cette Sophie n’a peut-être pas apprécié ton approche directe. 

Elle se radoucit un peu, lisant la déception et la tristesse dans le regard de sa fille.

  • Ce n’est pas grave, tu as plein d’autres copines, pourquoi en fais-tu tout un plat ?
  • Je ne sais pas…

Elle monta dans sa chambre sans un autre mot. Sa mère s’inquiéta un peu puis oublia l’histoire.

Manon plaisait effectivement à tout le monde. Cette contrariété n’était pas habituelle et elle ne la supportait pas. Elle-même se découvrait une part de personnalité jusqu’à alors enfouie au plus profond de son être. La perfection n’existe pas, et si elle semble exister, cela cache probablement quelque chose. Une réflexion que l’entourage de Manon ne s’était, malheureusement, jamais faite.

Les jours passèrent. Manon observait Sophie, de loin. Cela tourna à l’obsession. Au début, elle en parlait avec sa mère ou ses copines. Puis, lorsqu’elle remarqua que tout le monde lui disait qu’elle faisait toute une histoire de pas grand chose et que cela devenait agaçant, elle garda le tout pour elle. Elle consigna même dans un carnet des remarques sur la nouvelle : avec qui elle parlait, ses habits, ses aptitudes en classe. 

Le problème avec les écrits : ils restent. Et, un jour, le drame se produisit : alors que les élèves rangeaient leurs affaires pour se diriger vers la sortie, le fameux carnet tomba à terre. Sophie se trouvait à côté et le ramassa pour le tendre à sa propriétaire, lorsqu’elle aperçut son nom. 

  • Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
  • Ca ne te regarde pas, dit Manon, arrachant le carnet des mains de Sophie.
  • J’ai vu mon nom.
  • Tu as rêvé.

La principale intéressée insista : elle voulait savoir pourquoi elle avait lu son nom.

N’y tenant plus, Manon explosa : la rage et l’incompréhension accumulées refirent surface d’un bloc. Elle attrapa le compas qui traînait sur sa table et l’enfonça dans le bras de Sophie à plusieurs reprises :

  • Pourquoi tu ne m’aimes pas ? 

Elle répéta la question autant de fois qu’elle frappa la jeune fille avec son outil de travail. Tout le monde regardait, ébahis, cette jeune fille si douce et en apparence si parfaite laisser libre court à une colère incompréhensible. Personne n’osa intervenir, sauf le professeur, qui revenait du couloir où il discutait avec un élève et fut interpellé par les cris. Il sépara les deux filles et regarda Manon, abasourdi. Il essayait de comprendre ce qui avait pu se passer : impossible pour lui d’envisager que cette élève adulée de tous ait pu être à l’origine de l’agression. Il demanda à Ingrid d’amener Sophie à l’infirmerie, immédiatement. Puis, il se tourna vers Manon, qui fixait d’un regard vide le compas plein de sang dans sa main. Lorsqu’elle releva la tête, il eut un mouvement de recul face à la folie qu’il pouvait lire dans ses yeux.

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