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Un repas7 min de lecture

  • S’il vous plaît, s’il vous plaît !

Pour la troisième fois, le même type me hélait. Grande table, grande dépense. J’y allais, le sourire toujours aux lèvres.

  • Oui monsieur ?
  • Pouvez-vous nous ramener quelque chose à grignoter avec le champagne ? 
  • Je peux vous proposer des toasts de foie gras, des beignets au crabe et un plateau de charcuterie de notre fournisseur local si vous le souhaitez.
  • Parfait, amenez deux de chaque !

L’argent ne semblait pas être un problème dans cette famille. Mais qui dit argent, dit rivalités… J’aimais bien observer les gens qui venaient dîner au restaurant. Il y avait vraiment de tout. Des gens de classe populaire qui s’offraient un plaisir d’une fois, grâce à une prime de fin d’année exceptionnelle ou pour fêter un événement important. Des gens de classe moyenne, qui se faisaient plaisir pour un anniversaire. Des gens riches, dont cela semblait naturel de manger du foie gras ou du saucisson aux truffes pour leur déjeuner de tous les jours. En l’occurrence, cette table semblait célébrer les fêtes de fin d’année en famille.

  • Pourquoi on n’est pas chez mamie et papi ? demanda une petite fille dont la petite tête blonde dépassait à peine de la table, juste assez pour dévoiler les motifs colorés de sa robe habillée.
  • Mamie ne peut plus nous recevoir, c’est trop fatiguant pour elle, lui répondit sa mère, tirée à quatre épingles. Ils vont venir prendre l’apéritif avec nous puis papa les ramènera.

Mystère résolu : personne n’avait voulu prendre le relai des parents, alors l’argent permettait de se payer un bon restaurant. Les enfants étaient, à ma grande surprise, plutôt sages. On verra ce que ça donnerait dans deux heures… Soit des cris à n’en plus finir, soit des enfants épuisés en train de dormir sur les genoux de leurs parents. Les paris sont ouverts ! Je posais le foie gras, les beignets et les plateaux de façon équitable sur la table. J’avais beau travailler là tous les jours, j’étais toujours impressionné par le côté méticuleux de la cuisine. Le sous-chef, qui m’aimait bien, me faisait toujours une assiette supplémentaire de mets raffinés avant le service. Je la partageais avec Madeline, ma collègue américaine. Elle était fin gourmet et ne se lassait jamais de la cuisine du restaurant. 

  • Tu te rends compte, elle est venue en métro ! C’est une première pour elle.

Toute la famille rigola. 

  • Prendre le métro, une aventure… Cette famille, j’te jure…

Une jeune femme, proche de la trentaine, chuchotait quelques phrases à son voisin. Ils se ressemblaient beaucoup, je me figurais que ça devait être son frère. Ils avaient l’air un peu en décalage avec le reste de la famille, c’est-à-dire ancrés dans la réalité. Ils étaient les seuls à me parler avec une sincère cordialité, en me remerciant et m’aidant presque à débarrasser, comme presque gênés de se faire servir. Quand je m’approchais de la table, je tendais malgré moi l’oreille pour savoir de quoi ils allaient parler.

  • Au moins quand on était chez mamie, on pouvait se planquer dans la chambre du fond. Ici, pas moyen d’échapper à l’interrogatoire, murmura la jeune femme. 

Comme pour lui donner raison, une vieille tante, apparemment célibataire, lui demanda : 

  • Alors, c’est pour quand les enfants ? 

On sentait qu’elle était habituée à l’exercice car elle répondit brillamment en esquivant la question et changeant la cible de l’interrogatoire. 

  • Qui prend un dessert ?
  • Moi, moi ! Je veux de la glace !

Un des gamins s’était réveillé de sa sieste – car, oui, ils finirent par s’endormir et ne firent pas le boucan redouté – et réclamait à ses parents de la glace pour la troisième fois.

  • On a compris, arrête d’insister, si tu continues, tu n’auras rien.

Le garçon, ne comprenant pas ce qu’il avait fait de mal, se mit à chouiner. Malgré les menaces de sa mère, il eut tout de même droit à deux boules de glace. Le reste de la famille hésita encore avant de passer commande.

  • Je vous laisse deux minutes pour vous décider, fis-je avec un sourire en débarrassant la table.

En cuisine, je pris une minute pour discuter avec le sous-chef. C’était la fin du service, le coup de feu était passé. Madeline arriva quelques instants après, les bras chargés. Je l’aidais à poser toutes les assiettes, encore chargées de victuailles.

  • Comment les gens peuvent-ils laisser autant de nourriture, je ne comprends pas !

Dès qu’elle ramenait une assiette encore bien remplie, elle était choquée.

  • Et au prix que c’est en plus !

Son fort accent rendait son indignation presque comique.

  • Tu ne peux pas t’énerver pour si peu, tu n’as pas fini sinon… Le dédain des gens est sans limite. Surtout ceux qui ont les moyens de ce dédain.
  • When you’re right, you’re right… fit-elle en soupirant, avant de retourner en salle.
  • Je ferai mieux d’y retourner aussi, ils ont sûrement décidé de leurs desserts, fis-je à mon tour en m’adressant au sous-chef. 

Je pris la commande. Cette famille était finalement assez sympathique. Une bonne partie semblait déconnectée des réalités, mais ils n’étaient pas méchants ou méprisants. Ils vivaient simplement dans leur petit monde confortable. Certains semblaient détestables et détestés, mais tolérés. La famille, c’est la famille…

En ramenant les desserts, je sentis l’ambiance à la fois plus détendue et tendue : l’alcool faisait son effet. Les enfants commençaient à perdre un peu patience. Ils se jetèrent sur leur glace et peu de temps après les parents amorcèrent le départ. 

Il ne restait à table que les célibataires et les personnes dont les enfants étaient assez grands pour s’occuper seuls. Ils avaient l’air satisfaits. Après tout, leur repas s’était bien passé. On sentait cependant le poids des non-dits et des frustrations. Tout le monde esquivait les sujets sensibles pour s’en tenir à des banalités. La vieille tante qui mettait les pieds dans les plats était partie, se justifiant pendant plusieurs minutes, parlant de sa fatigue, de son dos, de son rumatisme, comme si elle attendait que tout le monde se dise que, si elle partait, ils devaient partir aussi. Voyant que son stratagème ne fonctionnait pas, elle finit par s’en aller après une longue tirade sur sa jeunesse et ses nombreux prétendants. 

Une demi-heure plus tard, celui qui semblait être l’aîné de la famille m’interpela une nouvelle fois. Il voulait l’addition. Il paya pour tout le monde, malgré l’insistance de son voisin pour partager. Cette note salée semblait être une dépense banale pour lui. Je dois lui accorder ça, l’homme était généreux : il invita sa famille, certes, mais me laissa également un généreux pourboire. Il me remercia chaleureusement en partant – comme si, durant le repas, il me faisait passer un test et que je l’avais réussi. Je débarrassais avec Madeline les dernières assiettes et tasses qui traînaient sur la table avant de remettre le restaurant en ordre pour le soir même. Heureusement, les dimanches soirs étaient calmes et nous pouvions rentrer plus tôt que les samedis. 

En rentrant chez moi après le service du soir, j’ouvrais discrètement la porte de la chambre des enfants. Ils avaient l’air si sereins, leurs yeux fermés leur donnant un air apaisé et leur poitrine se soulevant doucement au rythme de leur respiration. Je me retenais de les prendre dans mes bras pour leur dire que je les aimais. J’entrais dans ma chambre et regardais avec un air de mélancolie ma femme, endormie. La journée du dimanche était toujours bien chargée pour elle également. Debout dans l’entrebâillement de la porte, je me disais que j’étais reconnaissant d’avoir une telle famille.

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