Eclipse de lune
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L’éclipse4 min de lecture

L’astre se faisait grignoter petit à petit. Il ne restait plus qu’un simple croissant. Melinda regardait l’événement avec intérêt. La tête dans les étoiles depuis sa plus tendre enfance, elle était fascinée par le fonctionnement de l’univers. Maladroite, rêveuse, distraite, elle vivait dans un autre monde : celui des étoiles. Ce qui l’entourait ne l’intéressait guère. La platitude du quotidien ne lui convenait pas. Elle ne voulait qu’une chose : dévorer les astres, comprendre comment ils se déplaçaient, intéragissaient, naissaient, mouraient…

Les soucis terrestres semblaient la dépasser : il lui arrivait de sauter un repas car elle était plongée dans un livre expliquant les théories liées au cycle lunaire, ou de rentrer dans une porte parce qu’elle était plongée dans ses pensées, ou encore de ne pas remarquer que quelqu’un l’appelait à cause d’une longue réflexion sur le nom de telle ou telle constellation.

Les autres ne l’intéressaient pas. Du moins, seules les personnes prêtes à discuter avec elle d’astronomie attiraient son attention. Elle pouvait passer des heures à discuter avec Sebastian de sa vision du cosmos. Pas autant rêveur qu’elle, il avait les pieds sur terre, mais était passionné d’astrophysique. Lui aussi fatiguait son entourage avec ses questions, réflexions et obsessions. Avec Melinda, ils se comprenaient. Ils se retrouvaient souvent dans le parc du centre-ville — en ayant pris soin de sauter la petite barrière qui interdisait l’entrée après la tombée de la nuit — et s’allongeaient dans l’herbe, têtes côte à côte, le corps dans la direction opposée. Ils observaient le ciel étoilé et partagaient leurs théories sur les naines, les nébuleuses ou encore les satellites de Saturne. Ils avaient de grands débats sur le statut de Pluton ou sur les noms donnés aux étoiles. Ils s’amusaient également à renommer les constellations à leur sauce. Ils avaient ainsi créé une carte du ciel avec leurs propre sémantique.

Mais un jour, Sebastian se retrouva seul dans le parc. Pas de nouvelles de Melinda. Pourtant, elle ne ratait jamais un rendez-vous.

C’est alors que l’esprit de Sebastian se mit à tourbillonner : il chercha toutes les explications possibles et imaginables à cette absence. Avait-il dit quelque chose de déplacé ? S’était-elle fatiguée de lui ? Avait-elle parlé avec Mindy de sa relation particulière avec Shania ? Pensait-elle qu’il l’avait trahie d’une manière ou d’une autre ? Ou était-elle malade ? Avait-elle eu un accident ? L’avait-on kidnappée ?

Il prit une grande inspiration : “Ne te laisse pas submerger par des hypothèses ridicules”, se dit-il. Il tenait beaucoup à Melinda, au-delà de leur passion commune pour les étoiles. Pour se calmer, il s’allongea dans l’herbe, et observa la “part de tarte”— du moins, c’était le nom que Melinda avait donné à l’astérisme des Trois belles d’été, trois étoiles très brillantes qui forment un triangle.

“J’ai faim”, avait-elle dit. “On devrait renommer toutes les étoiles et constellations par ce qui nous fait envie à l’instant”. Ils avaient énormément rigolé.

Sebastian se sentit tout de suite apaisé. Il espérait tout de même que rien de grave n’était arrivé à Melinda.

Au moment où la pensée lui traversait l’esprit, il sentit quelqu’un approcher. Son amie s’installa à ses côtés. “Tu regardes quoi ?”

“J’ai cru que tu m’avais posé un lapin !”

Melinda rigola : “Jamais !”.

“Je regardais la part de tarte”, dit-il en riant.

Mais ce jour-là, ils étaient tous les deux silencieux. Ils ne voulaient pas perdre une miette de l’événement qui se déroulait devant leurs yeux. Leurs pensées convergeaient sans qu’ils ne le sachent : ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Dire qu’à cet instant précis, la Terre se positionnait entre la Lune et le Soleil, de façon à ce que le satellite se retrouve dans la pénombre ! Dire que les conditions étaient réunies pour que la planète se trouve pile à la bonne distance pour leur offrir ce spectacle. Qu’ils se sentaient petits ! Ou plutôt humbles. Qu’était leur courte vie face à l’immensite de l’univers ? A côté de la Lune, ils observaient des milliards d’étoiles dont plusieurs milliers étaient probablement déjà mortes à l’instant où la lumière les atteignaient. Deux habitants d’une toute petite planète dans un coin reclus de l’univers, voilà la réalité qui les frappait.

Ils observaient ainsi le ciel, imaginant ce qui pouvait bien se passer à quelques années-lumières de là…

Publié initialement sur Medium

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