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Le Grand Incendie 3/915 min de lecture

[Je vous propose un récit en plusieurs parties. Une fois par semaine, je vais publier une partie de cette longue nouvelle. La troisième partie ci-dessous…]

PREMIER JOUR

Elle se présenta à l’heure arrêtée devant le bâtiment. Les quelques personnes concernées l’attendaient bien sagement à l’extérieur. Rilko discutait avec deux d’entre eux. Cinq passagers. Elle pouvait en transporter six au maximum. Si elle en prenait plus, cela ralentissait le vaisseau ou consommait plus de carburant. Elle ne prenait plus de six personnes qu’en cas très exceptionnel – comme ce fut le cas le jour du Grand Incendie.

Tout cela, Rilko le savait. Malina était organisée et elle avait listé tout ce qu’il devait savoir avant qu’ils ne travaillent ensemble.

Lorsqu’il la vit alunir et descendre du vaisseau, il lui adresse un signe de la main et un grand sourire. “Trop optimiste” pensa-t-elle. 

  • Pile à l’heure ! C’est agréable. Je vous laisse prendre soin de ces personnes. Ils souhaitent se rendre à deux endroits ce matin, est-ce que ça ira ?
  • Très bien. Nous avons convenu sur un endroit par heure maximum. Nous partons pour deux ou trois ?
  • Disons trois, qu’ils puissent prendre leur temps. Je vous attends donc pour midi. 
  • C’est noté. A tout à l’heure.
  • Amusez-vous bien ! lança-t-il, effectivement de très bonne humeur. 

Et pourquoi ? Il semblerait que notre héros soit content de leur accord. En réalité, il cherchait une solution relativement économique pour ses “locataires” depuis quelque temps. Lorsqu’il arrivait à résoudre un problème, il se trouvait contenté pour plusieurs jours. 

Son interlocutrice lui répondit par une espèce de grognement spontané, comme agacée par autant d’entrain. Il n’y prêta aucune attention et repartit à l’intérieur, en sifflotant.

  • En route !

Et les cinq passagers la suivirent.

Malina connaissait les routes par coeur. La colonie n’était pas immense et il ne lui avait pas fallu longtemps pour apprendre à se repérer dans les rues. Elles étaient spacieuses, afin que les vaisseaux puissent circuler. Les immeubles hauts, pour optimiser l’espace. Une atmosphère artificielle permettait de respirer normalement, sans combinaison. La météo restait un concept abstrait. Mais les clairs de Terre faisaient partie du quotidien, et replongeaient régulièrement Yvgy dans la mélancolie.

Cela faisait maintenant six mois qu’il dormait dans l’immeuble géré par Rilko. Blessé au moment du Grand Incendie, il ne pouvait plus exercer son métier. Il avait eu la chance de trouver cet endroit : il aidait aux cuisines et à la gestion des comptes, en échange de quoi il dormait là et avait le droit au repas du matin. La salle de repos ne regorgeait pas de livres, mais Rilko avait réussi à étoffer la collection. Plaisir préféré d’Yvgy, la lecture l’apaisait et lui permettait de s’évader l’espace de quelques instants, où il pouvait oublier les douleurs du passé.

Ce jour-là, il cherchait justement de nouveaux livres. Il avait réussi à sauvegarder quelques rations, ce qui lui permettait de payer sa part du transport et un objet ou deux. Il espérait trouver un livre intéressant et un petit objet décoratif pour personnaliser sa chambre. Dans l’idéal, un cadre où placer la photo de sa famille défunte. S’il ne vivait pas dans le passé, il refusait de l’oublier. Il vivait avec ses cicatrices et n’allait pas nier sa souffrance. Chaque jour qui passe la rendait plus supportable, mais jamais il ne se séparerait des derniers souvenirs de ceux qu’il avait tant aimé. 

Sortant de ses rêveries, il se rendit compte qu’ils avaient déjà dépassé le Centre Administratif Lunaire – ou CAL. 

Malina conduisait extrêmement bien. Elle n’était pas loquace, mais elle n’avait pas volé sa réputation. Elle avait tout de même laisser ouverte la porte de sa cabine, afin que les voyageurs puissent lui parler, si besoin. 

  • Ca fait longtemps que vous exercez ? tenta Yvgy.
  • Depuis que je suis arrivée.

Pause.

  • Après le Grand Incendie, répondit-elle par anticipation de la prochaine question.
  • Ah, vous aussi…
  • Comme la moitié d’entre nous, n’est-ce pas ?

Yvgy hésita à retourner s’asseoir. 

  • Ca fait longtemps que vous vivez dans l’immeuble ? demanda-t-elle.
  • Six mois.
  • Je n’arrive pas à comprendre pourquoi le gérant fait une chose pareille.
  • Par solidarité, j’imagine. Nous sommes tous plus ou moins victimes de la tragédie.

Malina ne répondit pas. Depuis sa dernière conversation avec Rilko à ce sujet, quelque chose la travaillait. Elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. 

  • Je vois, répondit-elle, sans conviction.
  • Je suis sûre que vous comprendrez un jour.

Yvgy ne savait pas trop pourquoi il avait dit ça. Son instinct, sûrement. Il avait un instinct très aiguisé, et se doutait que Malina était quelqu’un de bien plus profond qu’elle n’y laissait paraître. Il allait retourner à sa place quand elle annonça qu’ils étaient arrivés au premier arrêt.

Ils descendirent tous du vaisseau pour se rendre à un magasin d’alimentation : outre les rations, on pouvait se procurer des mets plus fins, qui rappelaient ce qu’on manger auparavant sur Terre. Yvgy fit un tour mais ne s’acheta rien. Il profita avec les yeux. Son but était le magasin d’après : la boutique de loisirs. Ils y vendaient des livres, et c’est qu’il voulait. Un livre sur la nature. Le bruit du vent dans le feuillage des arbres lui manquait. Le son de la pluie frappant les grandes feuilles d’un palmier. La rosée sur une fleur le matin. Les senteurs des herbes aromatiques dans son jardin. La caresse du soleil sur ses joues. Tous ces petits bonheurs envolés, il souhaitait les revivre au travers de la fiction. Se plonger dans un bouquin comme au bon vieux temps. Oublier l’espace d’un instant ce destin funeste, cette demie-vie sur un astre désert de toute vie autochtone, vide de couleurs, d’une tristesse noire et grise. 

En réalité, cela lui était vital. Sans cette possibilité d’évasion, il deviendrait probablement fou ou mettrait fin à ses jours. Rilko lui avait sauvé la vie, d’une certain façon, en lui proposant une alternative. Pas délirante, mais une alternative quand même. 

Yvgy lui était reconnaissant, et il décida malgré tout d’acheter une mini-barre de chocolat synthétisé, espérant qu’il lui resterait assez pour le livre. Il voulait montrer sa gratitude en action, pas avec des mots. 

Sur Terre, il achetait régulièrement des présents pour ses proches, afin de leur montrer son affection. Il n’était pas fort avec les mots – la source de sa fascination pour la littérature, car il trouvait admirable le maniement des mots – mais il savait toujours montrer les choses : un service rendu, une petite attention matérielle ou un appel de courtoisie.

Il allait payer et interrompit les rêveries de son cerveau endolori. Il était temps de repartir dans le vaisseau pour le deuxième arrêt. Il espérait vraiment qu’il lui resterait assez…

Malina arrêta le vaisseau : deuxième et dernier arrêt, vous avez trente minutes et on repart.

Yvgy s’empressa de descendra : il voulait prendre son temps pour choisir. Il ne trouva pas grand chose des classiques qu’il avait étudié à l’école. Il aurait espéré trouver du Kipling, tout en ayant conscience de l’ambition de la chose. Il parcourut les romans à l’eau de rose et les livres de science fiction, avant de tomber sur un de ces livres préférés, qu’il n’aurait jamais cru retrouver : Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. Un des plus grands écrivains anglais du XIXe siècle. Cela ne correspondait pas du tout à ce qu’il recherchait, aux souvenirs de nature dans lesquels il voulait se plonger, mais il se doutait qu’il n’aurait jamais la chance de retomber sur un livre pareil. Peu de gens avait pris avec eux des livres en venant de la Terre, tout ayant été numérisé – puis s’était volatilisé lorsque toutes les connexions avaient été perdues. Heureusement, quelques puristes en avaient amenés et de plus en plus de gens les vendaient, pour pouvoir se nourrir. Yvgy n’hésita pas longtemps puis alla payer. Il lui manquait un peu d’argent, malheureusement. Il essaya de négocier, mais le vendeur était intraitable. Il ne savait pas quoi faire, il lui fallait absolument ce livre. Et il refusait également de lui mettre de côté.

Un autre des pensionnaires s’approcha : “Tout va bien Yvgy?”.

Celui-ci se retourna, gêné : “Il me manque un peu de rations pour acheter ce livre”.

L’autre fouilla ses poches et lui tendit une ration complète. Yvgy fit un geste de la main comme quoi il ne pouvait accepter.

  • Combien lui manque-t-il ? demanda-t-il au vendeur.
  • 1/16è.

Il coupa ce qu’il fallait de la ration et la tendit à l’intraitable négociant, qui présenta le livre à Yvgy. Celui-ci rougit jusqu’aux oreilles :

  • Merci, Olivia, je te rendrai ça.
  • Je sais, ne t’inquiète pas.

Puis elle alla finir ses emplètes. La gêne passa rapidement, tellement Yvgy était comblé. Il sortit de la boutique, pour éviter de nouvelles tentations, et remonta dans le vaisseau où Malina attendait, l’air pensive.

  • Vous avez trouvé ce que vous vouliez ? lui demanda-t-elle.
  • Non, dit-il. J’ai trouvé mieux.
  • C’est quoi ?

Il lui tendit le livre, précautionneusement. Elle comprit qu’il s’agissait d’un objet précieux pour lui et le manipula délicatement. 

  • Je ne lisais pas beaucoup, sur Terre. Mais je crois avoir lu des extraits de celui-ci à l’école. 
  • Sûrement. C’est un auteur hors pair.
  • Si vous le dites.

Il hésita.

  • Je vous le prêterai, si vous voulez.

Elle le regarda avec étonnement.

  • Vraiment ? Vous n’avez pas peur que je l’abîme ou que je ne vous le rende pas ?
  • Vous m’avez l’air honnête. 
  • Si vous le dites.

Pause.

  • A l’occasion, peut-être.

Malina ne vivait pas dans la fiction. Elle vivait dans la réalité. Lire n’était pas son fort car elle considérait qu’il fallait vivre dans son monde, pas dans un autre. Mais elle se rappelait que ce livre l’avait intrigué. Et il n’y avait pas beaucoup de loisirs sur ce désert lunaire.

Peu de temps après, le reste des passagers monta dans le vaisseau et ils repartirent à travers les routes quadrillées de la Lune.

Pas de charme dans cette ville lunaire : des croisements, des carrefours, des maisons qui se ressemblent toutes. Facile de s’y repérer pour Malina, pas évident quand on ne connaissait pas le chemin : tout semblait identique. 

Ils arrivèrent après vingt minutes de route. Rilko attendait à l’entrée. Toujours ponctuel.

  • Merci Malina. Tout s’est bien passé ?
  • Oui, pas de problème. 

Yvgy attendait en retrait.

  • Voici votre paiement. 
  • Merci. Même heure semaine prochaine ?
  • Parfait.

Elle s’appretait à partir.

  • Merci ! dit Yvgy.
  • C’est mon travail.

Puis elle s’en alla.

Rilko se retourna vers Yvgy.

  • Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
  • Mieux, regardez !

Puis il lui raconta le passage au deuxième magasin. Lorsqu’il eut fini son histoire, il sortit de sa poche le chocolat.

  • Pour vous remercier, dit-il timidement.

Rilko prit le présent dans la main, ne sachant trop comment réagir. C’était la première fois qu’un résident lui offrait quelque chose.

  • Merci. Vous n’auriez pas dû…
  • Mais si. Ce que vous avez fait pour moi… je ne l’oublierai jamais.
  • Yvgy… commença Rilko.
  • Non, ne dites rien. Je voulais juste vous montrer ma gratitude, à la hauteur de mes moyens.

Silence.

  • Merci, ça me touche beaucoup.

Puis ils rentrèrent dans l’immeuble.

La vie est pleine de surprises, et c’est probablement ce qui en fait l’intérêt. Si nous savions à l’avance tout ce qui devait se passer, ce serait incroyablement ennuyeux. Ce qui fait la force d’une vie humaine, ce sont les rebondissements. Le fait de ne pas arriver là où on souhaitait arriver, ou d’y arriver par des chemins détournés.

Ne pas savoir où on va peut avoir un côté angoissant, et il ne faut pas se reposer entièrement sur la bonne volonté du destin. Il faut déclencher des opportunités. Savoir saisir sa chance. Mais aussi accepter que l’on ne maîtrise pas tout, et que, parfois – souvent – la vie nous amène là où nous n’aurions jamais imaginé qu’elle nous amènerait.

Il faut réaliser que nos priorités changent, que notre vision évolue, que nous-même évoluons, et que nous naviguons de surprise en surprise, bonne ou mauvaise. Et les mauvaises rendent les bonnes encore meilleures. Les mauvaises sont celles qui nous permettent de grandir. Les bonnes celles qui nous permettent de tenir, de nous épanouir, de vivre pleinement. 

Trouver le juste milieu, relativiser, atteindre un équilibre, tout cela demande une vie de pratique et de maîtrise. Mais, quand vous l’avez, ne serait-ce qu’à moitié, alors le chemin paraît moins semé d’embûches, ou celles-ci vous paraissent moins insurmontables.

En ces temps étranges où la population terrestre est devenue lunaire, ces réflexions n’ont pas lieu d’être : on vit au jour le jour, et le destin semble un terme tiré de la fiction. Pourtant, un homme se posait ces questions. Rilko, notre héros, ne pouvait se détacher de sa mentalité terrestre : la question du destin, des obstacles, des raisons de sa souffrance… il souhaitait désespérément trouver une réponse. Il la cherchait pour le moment dans l’altruisme et le service aux autres. Mais cela ne lui suffisait pas. Sa rencontre avec Malina allait chambouler sa vie, plus qu’il ne l’aurait cru. 

OLIVIA

De nature optimiste, Olivia ressemblait par quelques traits à Rilko. Elle était plus enjouée, plus positive, mais elle aussi était poussée par l’envie d’aider les autres. C’est une des raisons principales qui lui a fait rejoindre la résidence. 

Allergique à la solitude, elle se devait d’être entourée de monde. Elle vaquait toujours, à droite, à gauche, à la recherche d’une bonne action à accomplir, qui lui donnerait l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes. Il en résultait un emploi du temps surchargé. Du moins, sur Terre. Sur la Lune, il était plus compliqué de remplir son agenda. Elle avait quand même trouvé un certain nombre d’occupations qui lui remplissait bien son temps. Mais le soir venu, dans sa chambre, elle sortait un petit album photo, devant lequel elle soupirait et, aux mauvais jours, versait quelques larmes. 

Yvgy avait entendu plusieurs fois des sanglots provenant de la chambre d’Olivia. Mais il n’avait jamais osé lui en parler. Le sujet était bien trop délicat, surtout avec quelqu’un qu’il connaissait si peu. Elle parlait à tout le monde, mais sa conversation était souvent superficielle. Lorsqu’elle y réfléchissait, elle se rendait compte qu’il y avait longtemps qu’elle n’avait trouvé quelqu’un avec qui avoir de vraies discussions, profondes. Il lui est arrivé deux ou trois fois de parler de sujets sérieux avec Rilko, surtout lorsqu’elle lui avait raconté son histoire, sa raison de venir à la résidence. Mais elle n’osait trop déranger cet homme qui devait être débordé, de par la gestion d’un immeuble avec tant de “locataires”. Et puis elle sentait bien qu’il avait ses problèmes, son bagage, et qu’il n’avait pas le coeur à en parler, pas tout de suite en tout cas, pas avec elle. 

Olivia avait un bon instinct. Et elle sentait qu’Yvgy souffrait. Elle ne sait pourquoi mais elle pensait qu’ils devaient partager une souffrance commune, et, qu’un jour, elle aimerait en parler avec lui. Mais elle n’osait pas trop s’approcher de cet homme intimidant, intelligent et beau garçon. Il lui avait fallu tout le courage de sa personne pour proposer son aide dans l’achat du livre. Elle avait été tellement comblée par le sourire qu’il arborait au retour des courses, en feuilletant son nouvel achat. Elle espérait également, secrètement, que cela occasionnerait une nouvelle interaction, qui mènerait à une vraie relation ; elle avait désespérément besoin de quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui puisse la comprendre, et elle pensait qu’Yvgy était cette personne. 

Il n’y avait pas de doute : le Grand Incendie avait fait plus que brûler des hectares de villes, de terre, de nature. Il avait consumé une part de l’humanité – d’hommes certes, mais également de l’âme humaine. 

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